Anaximandre de Milet

L’Illimité comme Principe chez Anaximandre de Milet

« τὸ ἄπειρον … περιέχειν ἅπαντα καὶ πάντα κυβερνᾶν » « L'illimité enveloppe toutes choses et gouverne toutes choses. » Aristote, Physique, III, 4, 203b11
L’Illimité comme Principe chez Anaximandre de Milet

Posez la question à un enfant. Sur quoi la terre repose-t-elle ? Il répondra sans doute qu’elle tient sur quelque chose, un socle, un océan, le dos d’un animal immense. Toutes les mythologies du monde ont donné cette réponse, et elles avaient une bonne raison de le faire. Un corps lourd tombe, chacun le vérifie mille fois par jour, et la terre pèse plus lourd que tout. Il lui faut donc un appui.

Vers 570 avant notre ère, dans une cité de la côte ionienne, un homme répond que la terre ne repose sur rien. Elle demeure là où elle est parce qu’elle occupe le centre, également distante de tout, et que rien ne la sollicite d’un côté plutôt que d’un autre. L’argument tient en une phrase. Il congédie d’un coup l’océan primordial, la tortue, la colonne et le géant. Karl Popper y verra l’une des idées les plus audacieuses et les plus lourdes de conséquences de toute l’histoire de la pensée humaine.

Cet homme se nomme Anaximandre. Il a été le compagnon de Thalès, peut-être son disciple, en tout cas son successeur à Milet. Là où son aîné avait proposé l’eau comme substance première, Anaximandre fait un pas que rien ne laissait prévoir, et ce pas décide de tout ce qui suivra. Il refuse de nommer le principe d’après une chose connue. Il l’appelle l’illimité, to apeiron, et le laisse sans figure.

Nous tenons là, dans une seule décision de vocabulaire, l’acte de naissance de la métaphysique occidentale. Car poser au commencement une réalité qu’aucune expérience ne rencontre, dont on affirme pourtant qu’elle explique tout ce que l’expérience rencontre, revient à inventer un genre de pensée entièrement nouveau. Vingt-six siècles plus tard, un physicien qui parle du vide quantique, un mathématicien qui manipule un infini actuel, un théologien qui refuse toute image de Dieu, tous marchent sur le chemin ouvert par ce Milésien.

Le Cadre, Milet une Génération après Thalès

Anaximandre naît vers 610 avant notre ère et meurt vers 546, quelques années avant que les Perses n’écrasent la révolte ionienne et n’éteignent, pour un long moment, la liberté des cités de la côte. Sa vie occupe donc exactement la fenêtre où Milet fut le lieu le plus inventif de la Méditerranée.

La cité vit du commerce maritime et de ses colonies, disséminées jusqu’aux rives de la mer Noire. On y voit passer des marchands phéniciens, des mesures babyloniennes, des cartes égyptiennes, des récits venus de Lydie et de Perse. Cette circulation compte davantage qu’on ne le croit d’ordinaire. Un homme qui reçoit chaque semaine trois cosmologies contradictoires, chacune sûre d’elle-même, apprend vite à chercher ce qu’elles ont en commun sous ce qui les oppose.

De cette expérience naissent des travaux dont la variété étonne encore. La tradition attribue à Anaximandre l’introduction du gnomon en Grèce, cette simple tige verticale dont l’ombre mesure les solstices et les heures, la mosaïque de Trèves l’a d’ailleurs représenté un cadran solaire à la main. On lui attribue également la première carte du monde habité, tracée sur une tablette, et la première carte céleste. Hérodote raconte que les Grecs héritèrent le gnomon des Babyloniens, ce qui déplace l’invention sans rien retirer au geste de l’avoir acclimatée.

Un titre le distingue plus sûrement encore. Anaximandre écrit un livre. Un livre en prose, sur la nature, dont l’Antiquité gardera longtemps le souvenir et dont il ne nous reste qu’une seule phrase entière. Avant lui, la pensée grecque parle en vers, parce que le vers se mémorise et que la mémoire est le seul support fiable. Passer à la prose signifie renoncer à ce secours, accepter que le texte doive tenir par sa seule cohérence, et supposer un lecteur qui relit. La prose grecque commence là, et la philosophie commence avec elle.

Un mot mérite ici d’être pesé, celui de successeur. Les doxographes anciens parlent d’une diadochè, d’une chaîne où chaque maître transmet à son élève. La réalité milésienne fut plus intéressante que cette image de relais bien ordonné. Anaximandre reprend la question de Thalès et il rejette la réponse de Thalès. Anaximène reprendra la question d’Anaximandre et rejettera l’apeiron pour lui préférer l’air. Trois hommes en trois générations, sur le même sujet, dans la même ville, avec trois réponses incompatibles, et pourtant chacun se réclamant du précédent. Cette manière de tenir ensemble la fidélité et la contradiction constitue peut-être l’invention milésienne la plus durable, plus durable que l’eau, l’illimité ou l’air, car elle définit ce qu’est une tradition de recherche.

Ajoutez qu’il conduisit, selon Élien, une colonie milésienne à Apollonie du Pont, sur la côte bulgare actuelle. L’image mérite qu’on la retienne. Le premier métaphysicien connu était aussi un fondateur de cité, un homme qui traçait des cartes et plantait des bâtons pour lire les saisons. La séparation entre le penseur et le praticien n’existait pas encore, et l’on peut se demander ce que nous avons gagné à l’instaurer.

Une Exploration Philosophique, Ce que Signifie Poser l’Illimité au Commencement

Thalès avait répondu à la question du principe en désignant une chose. Anaximandre répond en désignant ce qui échappe à toute désignation. Voyons pourquoi ce déplacement fut nécessaire, et ce qu’il coûte.

Le mot apeiron et sa double lecture

Le grec apeiron se compose du préfixe privatif et du mot peras, la limite, le terme, la borne. Il signifie donc littéralement le sans-limite. Reste à savoir de quelle limite il s’agit, et les commentateurs se partagent depuis l’Antiquité.

Selon une première lecture, l’apeiron est sans limite quantitative. Il est inépuisable, spatialement immense, temporellement sans commencement ni fin, une réserve dont on peut tirer indéfiniment sans jamais la tarir. Aristote comprend ainsi la doctrine et lui prête l’argument suivant, la génération des choses ne s’interrompt jamais, il faut donc un fonds qui jamais ne s’épuise.

Selon une seconde lecture, plus profonde et probablement plus fidèle, l’apeiron est sans limite qualitative. Il est l’indéterminé, ce qui n’a encore reçu aucune qualité, ni chaud ni froid, ni sec ni humide, ni lourd ni léger. Le mot désigne alors un état de la réalité antérieur à toute distinction, une matière si l’on veut, mais une matière que rien ne caractérise.

Les deux sens se renforcent l’un l’autre, et rien n’oblige à choisir. Ce qui n’a reçu aucune détermination possède en effet toutes les possibilités, donc une richesse sans mesure. L’indéterminé est inépuisable parce qu’il demeure disponible pour toutes les formes.

Pourquoi l’eau ne pouvait plus servir

L’argument qui écarte l’eau mérite d’être suivi pas à pas, car il constitue le premier raisonnement proprement philosophique dont nous ayons trace.

Le monde se compose de qualités opposées. Le chaud combat le froid, le sec absorbe l’humide, chacune tend à réduire sa contraire. Supposez maintenant que l’une d’elles soit le principe de toutes les autres, l’eau par exemple, donc l’humide et le froid. Elle serait présente partout, en quantité illimitée, à la source de tout. Or ce qui est illimité et partout présent l’emporte nécessairement sur ce qui est limité et localisé. Le froid humide aurait donc anéanti depuis longtemps le chaud et le sec. Le monde que nous observons, où les contraires se font équilibre depuis toujours, serait impossible.

La conclusion s’impose. Le principe doit se tenir hors de la mêlée. Il ne saurait être aucun des contraires, sous peine de ruiner l’équilibre qu’il est censé fonder. Il lui faut cette neutralité que seule l’indétermination procure.

Mesurez ce qui vient de se produire. Une exigence de cohérence interne a contraint un homme à poser l’existence de quelque chose que nul n’a jamais vu, touché ni senti. Le raisonnement l’emporte sur la perception, et il l’emporte au nom de la perception même, puisque c’est pour sauver le monde observé qu’on postule l’inobservable. Toute la physique théorique procède depuis lors selon ce mouvement.

La séparation des contraires, ou comment le déterminé sort de l’indéterminé

Reste à comprendre comment un principe sans qualité engendre un monde qui en regorge. Anaximandre répond par un verbe, apokrinesthai, se séparer, se distinguer, se trier.

Du fond illimité se sépare d’abord ce que les sources nomment le générateur du chaud et du froid. Autour de l’air qui entoure la terre croît une sphère de flamme, comme l’écorce croît autour de l’arbre. L’image est du témoignage antique et elle est superbe. Puis cette écorce de feu éclate, elle se brise en anneaux qui s’écartent et se referment sur eux-mêmes, chacun enveloppé d’une gaine de brume opaque. De ces anneaux nous ne voyons rien, sauf par les orifices que la brume laisse ouverts. Ce que nous appelons le Soleil est un trou. La Lune, un trou plus étroit. Les étoiles, une multitude de percées minuscules dans la nuit qui les recouvre.

Notez la logique de l’opération. La genèse du monde procède entièrement par distinction, sans que rien ne s’ajoute jamais au fond initial. Rien n’entre dans le réel qui n’y fût déjà confondu. Le monde apparaît par tri, par écartement, par mise à distance de ce qui se tenait mêlé. Cette conception traversera les siècles, on la retrouve dans la théorie du tourbillon chez Anaxagore, dans la condensation chez Anaximène, et jusque dans nos récits contemporains sur les brisures de symétrie du premier univers.

Le divin sans figure, ce qui enveloppe et gouverne

L’apeiron reçoit chez Anaximandre deux attributs qui appartenaient jusque-là aux dieux de l’épopée. Il est immortel et indestructible, athanaton kai anôlethron. Il enveloppe toutes choses et gouverne toutes choses, rapporte Aristote.

Le vocabulaire est religieux, la chose l’est beaucoup moins. Les dieux d’Homère ont un nom, un corps, des colères, des amours et des préférences. L’apeiron possède la puissance et l’éternité sans rien de tout le reste. Il gouverne sans intention, il enveloppe sans regarder. Anaximandre garde le divin et le dépouille de la personne.

Cette opération aura une postérité considérable. Xénophane la poursuivra en raillant les hommes qui font leurs dieux à leur image. Aristote y trouvera le premier germe de son Moteur immobile. Les théologies négatives, chrétienne, juive et musulmane, retrouveront le même geste en refusant toute image et tout attribut positif à ce qu’elles nomment. Le Dieu qu’on ne peut ni décrire ni représenter a un ancêtre milésien.

Les mondes innombrables, ou la fécondité du fond

Une doxographie abondante prête encore à Anaximandre une thèse qui déconcerte, celle des mondes innombrables. Théophraste, Cicéron, Aétius et Simplicius s’accordent à la lui attribuer, avec des formulations qui divergent assez pour avoir nourri deux siècles de discussions savantes.

Deux interprétations demeurent en présence. Selon la première, les mondes se succèdent dans le temps. Un cosmos se forme par séparation, il dure, il se défait et retourne à l’illimité, puis un autre naît du même fond, indéfiniment. La série ne connaît ni premier terme ni dernier. Selon la seconde, les mondes coexistent, une infinité d’univers se détachant simultanément d’une réserve capable de les nourrir tous.

L’argument qui soutient la thèse, quelle que soit sa version, découle directement du principe. Un fonds véritablement inépuisable produirait sans raison un seul monde et s’arrêterait là. La fécondité de l’apeiron exige qu’il engendre autant qu’il le peut, donc sans terme assignable. Une puissance infinie qui se limiterait à un unique effet serait une puissance mal nommée.

La postérité de cette idée dépasse tout ce qu’on imaginerait. Les atomistes la reprendront et en feront un pilier de leur physique, Épicure enseignant que des mondes innombrables naissent et périssent dans l’infini. Giordano Bruno la fera revivre au seizième siècle et le paiera au bûcher, en 1600, sur le Campo de’ Fiori. La cosmologie contemporaine y revient sous des noms nouveaux, univers multiples de l’inflation éternelle, paysage des théories de cordes, interprétation des mondes multiples en mécanique quantique. Aucun de ces modèles ne doit quoi que ce soit à Anaximandre sur le plan technique, tous prolongent son intuition première, à savoir qu’un principe illimité produit une profusion illimitée.

La seule phrase qui nous reste, et la justice du temps

De tout le livre d’Anaximandre, un seul passage nous est parvenu dans ses mots propres, cité par Simplicius au sixième siècle de notre ère d’après un résumé de Théophraste. Douze siècles de transmission pour une phrase. La voici, dans une traduction qui tente de rester au plus près.

« Ce à partir de quoi les choses tiennent leur naissance est aussi ce vers quoi elles périssent, selon la nécessité. Car elles se rendent mutuellement justice et réparation de leur injustice, selon l’ordre du temps. »

Deux écoles se disputent le sens de ces lignes depuis un siècle. La lecture dite horizontale y voit un procès entre les contraires eux-mêmes. L’été empiète sur l’hiver, la sécheresse sur l’humidité, chaque qualité déborde sa part et doit rendre au terme échu ce qu’elle a pris. La justice est alors le nom du rythme, l’alternance des saisons vaut jugement.

La lecture dite verticale rapporte le procès à l’apeiron. Toute chose déterminée commet une faute par le seul fait d’exister séparément, d’avoir tranché dans l’indistinct, de s’être découpée une forme. Elle paie cette usurpation par sa disparition, qui la restitue au fond dont elle était sortie. Exister devient un emprunt, et la mort, un remboursement.

L’une et l’autre lecture se tiennent, et la phrase a probablement les deux sens à la fois. Ce qui frappe demeure le vocabulaire, emprunté au tribunal et à la place publique. Dikè, la justice. Tisis, la réparation. Adikia, l’injustice. Taxis, l’ordre assigné. Anaximandre décrit le cosmos avec les mots dont sa cité use pour régler les litiges entre citoyens. L’univers devient un procès permanent où chaque partie obtient satisfaction, et où le temps tient le rôle du juge.

Une Lecture Symbolique, La Réserve Inépuisable et la Dette d’Exister

Deux figures se dégagent de cette doctrine, et toutes deux touchent au plus intime.

La première est celle de la réserve. L’apeiron se donne comme un fonds qui ne s’épuise jamais parce qu’il demeure sans affectation. Tout ce qui a reçu une forme se trouve du même coup limité à cette forme, engagé, dépensé. Ce qui reste indéterminé garde intacte sa puissance d’être n’importe quoi. Voilà pourquoi le principe doit demeurer sans visage. Un principe déterminé serait déjà entamé.

Transposez à l’ordre humain et la leçon devient sévère. Une vie entièrement définie, où chaque heure est affectée, chaque euro fléché, chaque relation qualifiée, est une vie sans apeiron. Elle fonctionne peut-être admirablement, elle a cessé d’être féconde, car la fécondité loge dans la part inemployée. Les artistes le savent, qui protègent leurs heures vides. Les financiers le savent aussi, qui appellent réserve ce qu’ils refusent d’investir. La disponibilité est une richesse d’un genre particulier, et sa mesure est ce qu’elle refuse de devenir.

La seconde figure est celle de la dette. Selon la lecture verticale du fragment, toute existence singulière constitue une usurpation sur l’indistinct, et le temps en réclame le paiement. Cette pensée peut se recevoir avec effroi, elle peut aussi se recevoir avec une gratitude étrange. Rien de ce que vous êtes ne vous appartient en propre. Votre forme vous est prêtée, découpée pour un temps dans un fond qui la reprendra. Les stoïciens diront la même chose en parlant de restitution, Épictète comparant le mort d’un proche à un objet emprunté que l’on rend.

Une troisième figure se laisse deviner derrière les deux premières, celle de la mesure rendue au temps. Le fragment place le temps dans la position du juge, celui qui assigne à chacun son tour et fixe l’échéance des restitutions. Nos langues gardent la trace de cette parenté ancienne entre le temps et la dette, puisque nous parlons encore d’un délai qui court, d’un terme qui échoit, d’un compte qui se solde. Le Grec entendait dans taxis l’ordre du rang, celui des soldats dans la phalange et celui des saisons dans l’année. Chaque chose reçoit sa place et sa durée, ni davantage ni moins, et la succession règle les prétentions. Une pensée pareille console autant qu’elle avertit. Ce qui vous encombre aujourd’hui a lui aussi son échéance, et la roue tourne pour ce qui vous accable comme pour ce qui vous comble.

Le milieu entre ces figures dessine une éthique. Tenir sans saisir. Recevoir une forme et savoir qu’elle est datée. Garder assez d’indétermination pour rester capable de devenir, tout en acceptant la détermination sans laquelle on ne serait rien du tout.

Les Implications, Une Terre sans Support et l’Invention de l’Espace

L’apeiron aurait pu rester une spéculation. Anaximandre en tire une cosmologie précise, et cette cosmologie change le monde.

La terre, chez lui, a la forme d’un tambour de colonne. Un cylindre dont la hauteur vaut le tiers du diamètre, avec deux faces planes, la nôtre habitée et l’autre inconnue. Autour d’elle, les anneaux de feu tournent à des distances que les témoignages chiffrent en diamètres terrestres.

Anneau Distance en diamètres terrestres
Les astres fixes 9
La Lune 18
Le Soleil 27

Les sources donnent parfois 10, 19 et 28, ce qui s’explique bien si les nombres marquent respectivement le bord intérieur et le bord extérieur de chaque anneau. Observez la série. Neuf, dix-huit, vingt-sept. Trois fois trois, deux fois neuf, trois fois neuf. Aucune observation ne fournit ces valeurs, et l’on chercherait en vain dans le ciel de quoi les vérifier. Elles viennent d’une exigence de proportion, du désir que le cosmos obéisse à une règle simple.

Nous tenons là la première tentative connue pour assigner des distances au ciel. Elle est fausse dans chacun de ses chiffres, et elle inaugure une méthode qui ne cessera plus. Poser que l’univers a une architecture mesurable, et que cette architecture doit se laisser écrire. Copernic, Kepler et Newton travailleront dans cette lignée.

Reste le coup de génie, celui qui frappa Popper. Pourquoi la terre ne tombe-t-elle pas ? Parce qu’elle occupe le centre, répond Anaximandre, et que rien ne peut la faire pencher d’un côté sans qu’un motif égal la fasse pencher de l’autre. Aristote reprend l’argument dans le Traité du ciel et le juge ingénieux, tout en le refusant.

Cette réponse accomplit deux choses considérables. Elle supprime l’appui, et supprimant l’appui elle supprime le bas absolu. Dans l’univers d’Anaximandre, il n’y a plus de direction privilégiée, plus de haut ni de bas valables partout, seulement un centre et des distances. L’espace vient de naître comme concept, homogène, sans orientation propre, indifférent à ce qu’il contient. Il faudra attendre Newton pour en formuler la théorie, et Einstein pour en montrer les limites.

Ajoutez la biologie, où l’audace ne fléchit pas. Les premiers vivants naquirent de l’humide chauffé par le soleil, enveloppés d’écorces épineuses. Les hommes, incapables de survivre seuls à leur naissance, furent d’abord portés à l’intérieur de créatures semblables à des poissons, jusqu’à pouvoir se nourrir eux-mêmes. Le darwinisme est ailleurs, avec sa sélection et sa descendance modifiée, et il serait absurde de le chercher ici. L’idée que l’espèce humaine possède une histoire naturelle, qu’elle vient d’ailleurs et qu’elle a changé de forme, se trouve pourtant formulée là pour la première fois, vingt-quatre siècles avant L’Origine des espèces.

L’Adapter à Sa Vie, Un Guide Pratique en Cinq Étapes

La pensée d’Anaximandre se laisse transposer avec une facilité surprenante, parce qu’elle traite de choses que chacun rencontre, l’équilibre, la réserve, la dette et la restitution.

1. Remonter d’un cran quand la réponse paraît trop pleine.

Thalès disait l’eau, Anaximandre demande ce qui rend l’eau possible. Devant une explication qui vous satisfait trop vite, cherchez ce qu’elle suppose sans le dire. Un problème de trésorerie qui s’explique par un retard client cache souvent une politique commerciale. Une fatigue qui s’explique par un excès de travail cache parfois un refus de choisir. La bonne cause se tient d’ordinaire un étage au-dessus de la cause évidente.

« Toute réponse trop pleine dissimule une question mal posée. »

2. Tenir le centre, et se laisser également solliciter.

La terre demeure immobile parce qu’aucune direction ne l’emporte. Appliquez cette mécanique à vos engagements. Un dirigeant tiré par un seul actionnaire, un portefeuille dominé par une seule ligne, une existence organisée autour d’un unique attachement, tous penchent et finissent par tomber. L’équilibre se construit en multipliant les tractions plutôt qu’en les supprimant.

« L’immobilité vient de l’égale distance. »

3. Protéger une part indéterminée.

Ce qui reçoit une affectation cesse d’être disponible. Réservez donc chaque semaine des heures sans objet, chaque année une part de capital sans emploi, chaque projet une marge sans destination. Cette réserve paraîtra improductive à qui compte en rendement immédiat. Elle est ce qui vous permettra de saisir l’occasion que personne n’avait prévue, et les occasions décisives arrivent toujours ainsi.

« Ce qui reste sans emploi reste disponible. »

4. Tenir le compte de ce que vos choix ont écarté.

Toute décision empiète sur les autres possibles, et le fragment nomme cet empiétement une injustice. Prenez l’habitude de nommer ce que chaque arbitrage a sacrifié, le projet ajourné, l’associé écarté, le temps repris à vos proches. Cette comptabilité ne sert à rien pour l’action immédiate. Elle vous garde lucide sur le prix réel de ce que vous construisez, et elle vous rendra plus juste envers ceux qui ont payé une part de ce prix.

« Toute avancée se paie en réparations. »

5. Consentir à la restitution.

Les choses retournent d’où elles viennent, selon l’ordre du temps. Votre fonction, votre entreprise, votre santé, votre nom vous sont confiés pour une durée que vous ignorez. Préparez la succession bien avant qu’elle ne s’impose, transmettez ce qui doit l’être pendant que vous en avez le loisir, et desserrez régulièrement votre prise sur ce que vous tenez. Ce geste apaise, et il rend meilleur ce qu’on tient encore.

« Ce que je tiens, je le tiens à terme. »

Une Résonance Contemporaine, Le Sans-Fond à l’Âge du Vide Quantique

L’apeiron passe pour une antiquité inoffensive. Il revient pourtant sous des noms neufs dans les endroits les plus actifs de la science d’aujourd’hui.

La physique contemporaine appelle vide quantique un état qui possède exactement les propriétés de l’illimité milésien. Aucune qualité déterminée, aucune particule assignable, et cependant une fécondité inépuisable d’où surgissent en permanence des paires qui apparaissent et se réabsorbent. Ce vide se révèle plein de puissance et vide de forme, il enveloppe tout et ne ressemble à rien. Anaximandre aurait reconnu son principe, et il aurait sans doute souri de l’entendre nommer néant.

La cosmologie fournit un second écho. Les modèles d’inflation postulent un état initial sans structure d’où les brisures de symétrie font sortir les forces distinctes, l’électromagnétisme se séparant de l’interaction faible comme le chaud se sépare du froid chez le Milésien. Le vocabulaire est le même, une séparation qui engendre des contraires à partir d’un fond indistinct.

Carlo Rovelli, physicien théoricien, a consacré à ce penseur un livre entier paru en italien en 2009 et traduit depuis, pour soutenir qu’Anaximandre accomplit la première grande révolution scientifique de l’histoire. Sa thèse mérite d’être entendue. Ce qui fait la science, dit-il, tient moins aux résultats qu’à la disposition à corriger le maître. Thalès dit l’eau, Anaximandre dit l’illimité, Anaximène dira l’air. Chacun contredit son prédécesseur en se réclamant de lui, et cette fidélité critique fonde une tradition d’un type inédit, capable de progresser parce qu’elle accepte de se démentir.

L’économie offre un troisième écho, moins attendu et fort éclairant. Frank Knight publie en 1921 un ouvrage où il sépare deux choses que le langage courant confond, le risque et l’incertitude. Le risque se laisse mesurer, on lui assigne des probabilités, on l’assure, on le couvre. L’incertitude véritable échappe à toute mesure, parce que l’événement redouté appartient à une classe dont nous ignorons jusqu’aux contours. Knight ajoute une thèse que les praticiens feraient bien de méditer, à savoir que le profit récompense l’incertitude et non le risque, puisque le risque, une fois chiffré, se transfère à qui accepte sa prime. Reconnaissez au passage la structure milésienne. Le risque appartient au monde déterminé, celui des contraires qui se compensent selon l’ordre du temps. L’incertitude relève de l’illimité, ce fond dont sortiront des formes que nul modèle n’avait prévues. Toute prospérité durable se bâtit sur cette distinction.

Une remarque plus sombre s’impose pour finir. Notre époque a produit une abondance de déterminations sans précédent. Tout se profile, se segmente, se score, se recommande. Un algorithme vous assigne une catégorie avant que vous ayez formé une préférence, et l’assignation tend à devenir prophétique. L’apeiron désigne exactement ce que ce dispositif attaque, la part de vous qui reste sans détermination et donc capable de tout. La défendre est devenu un exercice politique.

Une Méditation Plus Poussée, Nietzsche, Heidegger et le Prix de la Séparation

Une phrase, douze siècles de transmission, et deux des plus grands lecteurs de l’Allemagne moderne qui s’y arrêtent longuement. Le fragment d’Anaximandre a cette étrange fortune.

Nietzsche s’en empare dans La philosophie à l’époque tragique des Grecs, texte de jeunesse écrit en 1873 et publié après sa mort. Il y lit un verdict sur l’existence même. Les choses expient d’avoir quitté l’unité, elles paient d’exister séparément, et leur destruction constitue la sentence rendue contre leur individuation. Anaximandre devient sous sa plume un juge pessimiste qui condamne le devenir tout entier. Cette lecture prolonge évidemment ce que Nietzsche avait trouvé chez Schopenhauer, et elle en dit autant sur le lecteur que sur le texte lu, comme il arrive toujours avec les grandes interprétations.

Heidegger revient sur le même passage en 1946 dans un essai des Chemins qui ne mènent nulle part. Il y voit la plus ancienne parole occidentale sur l’être, prononcée à un moment où la question restait ouverte, avant que la métaphysique ne la referme en réduisant l’être à l’étant. Sa traduction s’écarte considérablement de l’usage philologique, ce que les hellénistes lui ont reproché avec vigueur. Elle a le mérite de rendre au texte son étrangeté, en refusant de le traduire dans un vocabulaire qui lui est postérieur de vingt-cinq siècles.

Que retenir de ces deux lectures pour notre propre usage ? Ceci peut-être. Le fragment pose une question que nous avons appris à éviter, celle de savoir si le fait d’être un individu séparé constitue un gain ou une perte. Toutes nos institutions supposent la première réponse. L’autonomie, la personne, le sujet de droit, la responsabilité individuelle, tout notre édifice moral et juridique tient à ce que la séparation soit tenue pour un bien. Les grandes traditions contemplatives, en Inde comme en Grèce, ont souvent penché de l’autre côté, tenant l’individuation pour une chute et la réunion pour le terme désirable.

Anaximandre se tient précisément à l’articulation. Il maintient les deux termes sans les résoudre. La séparation est réelle, elle produit un monde, des saisons, des vivants, un ordre admirable. Elle est aussi une injustice qui se paiera. Le monde existe et il a tort d’exister, et ces deux propositions sont vraies ensemble. Peu de philosophies ont eu le courage de laisser une telle tension ouverte au lieu de la trancher.

Il y a dans cette suspension quelque chose qui ressemble à la maturité. L’enfance veut un fondement, l’adolescence veut une révolte, et l’âge d’homme apprend à tenir debout sans appui, également sollicité de tous les côtés, comme la terre au centre du cosmos milésien.

Conclusion, Consentir au Sans-Appui

Nous avons pris l’habitude de chercher des fondations. Un sol, une certitude, une origine, une valeur dernière sur laquelle bâtir le reste. Cette exigence porte un nom en philosophie, le fondationalisme, et elle a occupé Descartes, Kant et bien d’autres.

Anaximandre propose un modèle différent, et son modèle est une image plutôt qu’une doctrine. La terre tient sans reposer sur quoi que ce soit. Sa stabilité vient de sa position dans un ensemble de rapports, de son équidistance à tout, d’un équilibre de tensions qui s’annulent. Un jeu de relations la porte, à la place d’une assise.

Cette figure vaut pour bien plus que la cosmologie. Une vie tient de la même manière, quand aucune de ses sollicitations n’a réussi à l’emporter sur les autres. Une entreprise tient ainsi, quand ses dépendances se compensent. Une pensée juste tient ainsi, quand elle demeure également distante des tentations qui la guettent. La solidité résulte d’une répartition plutôt que d’un socle.

Reste à savoir ce que coûte cette manière de tenir. Un homme porté par ses relations demeure exposé à ce qu’elles se défassent, et il possède moins de garanties que celui qui croit reposer sur un roc. Anaximandre ne promet aucun réconfort de ce genre. Sa terre flotte, elle est en équilibre et rien ne l’attache. La sécurité qu’il propose ressemble à celle d’un cavalier plutôt qu’à celle d’un mur, elle se maintient par ajustement continuel, elle demande une attention qui jamais ne se relâche. Bien des existences se sont brisées pour avoir cherché la seconde alors que seule la première était disponible.

Et sous cet équilibre, toujours, l’illimité. Le fonds sans figure d’où tout est sorti et où tout retourne, que nul ne verra jamais et sans lequel rien ne serait apparu. Anaximandre a eu ce courage rare de nommer le principe par ce qu’il ne peut pas être, et de laisser au commencement une place vide.

Cette place vide vous appartient aussi. Elle est ce qui, en vous, demeure indéterminé, et donc encore capable de devenir. Gardez-la ouverte. Le monde entier travaille à la remplir.


Sources antiques. Anaximandre, fragment B1 Diels-Kranz, cité par Simplicius, Commentaire sur la Physique, 24, 13-21, d’après Théophraste. Aristote, Physique, III, 4, 203b6-15. Aristote, Traité du ciel, II, 13, 295b10-16. Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, I, 6. Aétius, Opinions, II et V. Pseudo-Plutarque, Stromates, 2. Diogène Laërce, Vies, II, 1-2. Hérodote, Histoires, II, 109. Élien, Histoires variées, III, 17.

Études modernes. Charles H. Kahn, Anaximander and the Origins of Greek Cosmology, Columbia University Press, 1960. Karl Popper, The World of Parmenides, Essays on the Presocratic Enlightenment, Routledge, 1998. Carlo Rovelli, Anassimandro di Mileto, 2009, traduit en français et en anglais. Friedrich Nietzsche, La philosophie à l’époque tragique des Grecs, 1873. Martin Heidegger, « La parole d’Anaximandre », dans Chemins qui ne mènent nulle part, 1946.

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