Soufflez sur votre main, bouche grande ouverte. L’air qui sort est tiède. Serrez maintenant les lèvres et soufflez de nouveau sur le même endroit de la peau. L’air est froid.
Vous venez de refaire la plus ancienne expérience de l’histoire de la physique dont nous ayons le témoignage. Elle demande une main, un souffle, et trois secondes. Elle date du sixième siècle avant notre ère, et Plutarque nous rapporte qu’un Milésien l’opposait à ceux qui doutaient de sa doctrine.
Son raisonnement vaut la peine d’être suivi. Un seul et même air, sorti du même corps, donne du chaud lorsqu’il se détend et du froid lorsqu’il se comprime. La qualité dépend donc de la densité. Si deux états aussi opposés que le chaud et le froid résultent d’une simple variation de serrement, pourquoi la pierre, l’eau et la flamme ne seraient-elles pas, elles aussi, un même fond pris à des degrés différents de compression ?
Celui qui pose cette question s’appelle Anaximène. Il est le troisième et le dernier des Milésiens, après Thalès qui avait dit l’eau et Anaximandre qui avait dit l’illimité. Son choix paraît d’abord décevant. Il abandonne l’audace de son maître, il revient à une substance que chacun connaît, il recule même sur la question de la Terre suspendue. L’histoire de la philosophie l’a longtemps traité comme un épigone.
Ce jugement manque l’essentiel. Anaximène apporte ce que ses deux prédécesseurs avaient laissé en souffrance, un mécanisme. Thalès et Anaximandre disaient de quoi le monde est fait. Anaximène dit comment il se fait, et sa réponse se vérifie sur le dos de la main. La physique commence précisément là, au moment où l’on passe de la substance au procédé.
Le Cadre, Le Troisième Milésien et la Cité de la Laine
Anaximène naît vers 586 avant notre ère et meurt vers 526, selon des datations que les doxographes anciens établissent à coups de synchronismes approximatifs et qu’on tiendra donc pour des ordres de grandeur. Diogène Laërce situe sa vie entre ces deux bornes. Théophraste en fait le compagnon d’Anaximandre, peut-être son élève, en tout cas son interlocuteur.
Il écrit un livre, probablement un seul, dont l’Antiquité a retenu le style autant que les thèses. Théophraste loue une langue ionienne simple et dépourvue de superflu. Le détail mérite d’être relevé, car il dessine un caractère. Anaximandre avait écrit une prose solennelle dont la seule phrase conservée résonne comme un oracle de tribunal. Anaximène écrit clair. Il explique. On devine un homme qui préfère se faire comprendre que faire impression, et cette préférence a des conséquences philosophiques.
La ville où il travaille vit alors ses dernières décennies de grandeur. Milet expédie depuis quatre ports abrités par l’îlot de Ladé, elle a fondé selon Pline plus de quatre-vingts colonies autour de la mer Noire, elle frappe parmi les premières monnaies du monde grec. Sa prospérité repose largement sur un produit, la laine. Les textiles milésiens passaient pour les meilleurs de la Méditerranée et se vendaient jusqu’en Égypte et plus tard à Rome.
Gardez ce détail en mémoire, nous y reviendrons, car le vocabulaire des doxographes conserve la trace du métier. Quand ils décrivent comment la Terre s’est formée à partir de l’air, ils emploient le mot qui désigne le feutrage de la laine. L’homme qui pensait l’univers vivait dans une cité de foulons, et il a pris ses images là où elles se trouvaient.
Reste la fin, qui donne à cette vie son ombre. Vers 546, Cyrus soumet la Lydie et par elle les cités grecques de la côte. En 494, un demi-siècle après la mort d’Anaximène, les Perses prennent Milet, massacrent ou déportent sa population et rasent les sanctuaires. La ville la plus inventive du monde grec cesse d’exister pour plusieurs générations, et l’école milésienne s’éteint avec elle. Trois hommes en soixante-dix ans, puis le silence. Ce que trois esprits avaient ouvert, une armée l’a refermé, et la pensée a dû reprendre son chemin ailleurs, en Grande Grèce, à Élée, à Abdère, à Athènes enfin.
Une Exploration Philosophique, Pourquoi l’Air Plutôt que l’Illimité
Le choix d’Anaximène se comprend comme une réponse argumentée à son prédécesseur. Suivons-la dans ses articulations.
Ce que les Grecs entendaient par aèr
Le mot aèr ne recouvre pas exactement ce que nous appelons l’air. Chez Homère, il désigne la brume, la vapeur, l’obscurité qui enveloppe un guerrier qu’un dieu veut dérober au combat. Il porte une épaisseur, une opacité, une qualité presque tactile. Les Grecs disposaient d’un autre terme, aithèr, pour l’air pur et lumineux des hauteurs.
L’écart compte, et il écarte un contresens fréquent. En posant l’aèr au principe, Anaximène désigne quelque chose qui tient le milieu entre le vide et le corps, une matière subtile, mobile, répandue partout, dont on sent le passage sur la peau et dont on voit les effets dans la voile et dans la nuée. Le gaz transparent de nos manuels est bien plus pauvre que cela. Le grec prête d’emblée à l’air une consistance.
Cette consistance est ce qui rend la doctrine opérante. Un principe absolument transparent expliquerait mal la pierre. Un aèr déjà épais, déjà susceptible de se serrer davantage, mène sans rupture jusqu’au granit.
Raréfaction et condensation, la première mécanique du changement
Théophraste, cité par Simplicius, résume la thèse en une formule que les siècles n’ont pas améliorée. L’air diffère selon la rareté et la densité, et c’est cette différence qui produit les substances.
L’échelle que les témoignages nous transmettent se lit dans les deux sens.
| Degré de densité | État obtenu |
|---|---|
| Le plus raréfié | Le feu |
| Raréfié | L’air |
| Condensé | Le vent |
| Plus condensé | La nuée |
| Davantage | L’eau |
| Davantage encore | La terre |
| Le plus dense | La pierre |
Admirez l’économie du dispositif. Une substance unique, une seule variable, et sept états du monde qui en découlent par simple graduation. Rien ne s’ajoute, rien ne se transforme en autre chose, tout se resserre ou se relâche. Les contraires que ses prédécesseurs opposaient, le chaud et le froid, le léger et le lourd, deviennent les deux extrémités d’une même règle graduée.
Cette idée porte un nom dans le vocabulaire de la philosophie des sciences, celui de réduction du qualitatif au quantitatif. Elle gouverne encore la physique d’aujourd’hui, pour qui la différence entre la glace, l’eau et la vapeur tient à une température et à une pression, le fond matériel demeurant la même molécule. Anaximène a vu cela vingt-cinq siècles avant qu’on sût mesurer une pression.
Reste à noter ce qu’il gagne sur Anaximandre. L’apeiron engendrait le monde par séparation, procédé dont le mécanisme restait obscur. L’air engendre le monde par compression, procédé que chacun observe en regardant une brume s’épaissir en nuage puis tomber en pluie. L’illimité expliquait davantage, l’air explique mieux.
Un bénéfice plus subtil mérite d’être relevé, et il concerne une difficulté que la philosophie grecque n’avait pas encore formulée. Comment une chose peut-elle devenir une autre chose ? Le devenir suppose qu’un être cesse et qu’un autre commence, donc qu’un être sorte du néant, ce que la raison refuse. Parménide tirera bientôt de cette difficulté les conséquences les plus radicales et déclarera le changement impossible. Anaximène, soixante ans plus tôt et sans avoir vu venir l’objection, l’a déjà désarmée. Chez lui rien ne devient autre, puisque rien n’est jamais autre. L’eau qui gèle reste l’air qu’elle a toujours été, simplement plus serré. Le changement se réduit à un déplacement sur une échelle, et aucun être n’apparaît ni ne disparaît. Les atomistes reprendront cette stratégie en remplaçant le degré de densité par l’arrangement des atomes, et c’est encore celle de la chimie moderne, pour qui toute réaction conserve la matière en recomposant ses liaisons. Une intuition de foulon milésien se trouve ainsi à l’origine du principe de conservation.
L’expérience du souffle, ou le premier protocole de l’histoire
Vient alors ce geste dont Plutarque nous a conservé le souvenir dans son traité Du froid. Le souffle devient froid lorsque les lèvres le compriment et le condensent. Il devient chaud lorsque la bouche se relâche et le laisse se raréfier.
Prenez la mesure de ce qui se joue ici. Un homme énonce une loi générale sur la constitution de l’univers, puis il désigne, dans l’expérience la plus banale et la plus accessible du monde, un phénomène qui la vérifie. L’expérience est reproductible par n’importe qui, elle ne demande aucun appareil, elle porte sur un cas où la cause et l’effet se tiennent sous la main.
Les historiens discutent pour savoir si Anaximène a conçu l’observation comme une preuve ou comme une illustration, et la question reste ouverte faute de son texte. Le geste demeure. Un principe cosmologique ramené à l’épreuve d’un souffle sur la peau, voilà l’esquisse de ce que nous appellerons méthode expérimentale.
Ajoutons une remarque d’honnêteté. La physique moderne explique ce phénomène autrement, par la détente adiabatique du jet et par l’entraînement de l’air ambiant. L’observation est juste, son interprétation milésienne est fausse. Reste que l’enchaînement, hypothèse puis vérification sensible, inaugure une manière de procéder qui ne cessera plus de produire.
L’air feutré, ou la métaphore du lainier
Le Pseudo-Plutarque rapporte dans ses Stromates que la Terre fut la première chose à naître, qu’elle sortit de l’air en train de se feutrer, et qu’elle est très plate. Le verbe employé désigne l’opération par laquelle on presse et bat des fibres de laine jusqu’à ce qu’elles s’agglomèrent en une étoffe compacte.
Hippolyte, de son côté, conserve une seconde image du même registre. Le ciel tourne autour de la Terre comme un bonnet tourne autour d’une tête, et les astres y sont peut-être fichés comme des clous sur une surface.
Les deux métaphores viennent de l’atelier. Le feutre et le bonnet de feutre sortaient par milliers des ateliers de Milet, et un enfant de cette ville avait vu cent fois des fibres éparses devenir, sous la presse, une matière dense et continue. La cosmogonie d’Anaximène est une opération de foulon transposée à l’échelle du monde. Le ciel est un couvre-chef.
On peut sourire de cette familiarité. Elle enseigne pourtant quelque chose sur la manière dont la pensée avance. Les concepts naissent de gestes, et les gestes dont nous disposons dépendent de ce que notre époque fabrique. Les Milésiens pensaient en foulons et en navigateurs. Les hommes du dix-septième siècle penseront en horlogers, et l’univers deviendra une mécanique. Nous pensons en informaticiens, et nous nous demandons si le réel est un calcul. Chaque âge projette son atelier sur le ciel, et il faudrait beaucoup d’innocence pour croire que nous avons cessé de le faire.
L’air dieu, et l’objection de Cicéron
Cicéron nous livre la formule la plus nette sur le statut de ce principe. Anaximène fit de l’air un dieu, un dieu qui naît, démesuré, infini et toujours en mouvement.
Le mouvement perpétuel importe autant que la divinité. Un principe immobile aurait eu besoin d’une cause extérieure pour commencer à produire, ce qui aurait ruiné son rang de principe. L’air se meut de lui-même, donc il se condense et se raréfie sans qu’aucune main l’y pousse. Le monde se fabrique tout seul, et la première théologie naturaliste de l’Occident trouve ici sa formule.
Cicéron, qui rapporte la thèse, l’attaque aussitôt. Un dieu sans forme lui paraît inconcevable, et il relève une contradiction qui mérite d’être pesée. Ce qui naît doit mourir, donc un dieu engendré reste mortel. L’objection est bonne dans les termes de la théologie romaine. Elle manque peut-être ce que l’air avait de précieux aux yeux du Milésien, cette aptitude à être divin sans visage, tout-puissant sans personne, partout présent sans être localisable. Le fil tendu depuis l’apeiron d’Anaximandre se poursuit, et il mène aux dieux sans image de Xénophane.
L’âme qui nous tient, et les doutes sur le fragment
Un texte transmis par le Pseudo-Plutarque pose une analogie dont la fortune fut immense. Comme notre âme, qui est air, nous tient ensemble et nous gouverne, ainsi le souffle et l’air enveloppent le monde entier.
La phrase est belle, et son statut demande aussitôt d’être précisé. Elle figure dans Diels-Kranz au rang des fragments, elle y est pourtant suspecte, et une majorité d’hellénistes la tiennent pour une reformulation tardive. Le mot pneuma qu’elle emploie porte une coloration stoïcienne nettement postérieure, et l’analogie elle-même reprend un schéma que les stoïciens affectionnaient. Prudence, donc. Anaximène a probablement rapproché l’âme de l’air, car l’identification du souffle et de la vie est aussi vieille que les langues indo-européennes. La formulation que nous lisons appartient sans doute à ses lecteurs plutôt qu’à lui.
Cette réserve philologique posée, le fond garde toute sa force. Si l’air constitue à la fois ce qui m’anime et ce qui enveloppe le cosmos, alors ma respiration me met en communication directe avec le principe de tout. Je ne contemple pas le fondement du monde, je l’inhale. Vingt fois par minute, sans y penser, j’échange de la substance avec l’univers entier.
Une Lecture Symbolique, Le Souffle, l’Invisible et le Continu
Trois figures se dégagent, et chacune touche à l’expérience ordinaire d’une manière que les doctrines de l’eau et de l’illimité n’atteignaient pas.
La première est celle du continu. Dans un monde où tout procède d’une même substance diversement serrée, il n’y a plus de fossés, plus de règnes séparés, plus de saut entre les ordres de la réalité. La pierre et la flamme diffèrent comme deux notes d’une même corde diffèrent, par la tension. Cette vision apaise une inquiétude qui travaille l’esprit humain depuis toujours, celle de l’hétérogénéité du réel, de ces frontières qu’on ne sait pas franchir entre le corps et la pensée, entre la matière et la vie. Anaximène répond que les frontières sont des degrés mal lus.
La deuxième figure est celle de l’invisible qui tient. L’air ne se voit pas et il porte la Terre, il soutient les astres, il maintient l’âme dans le corps. Tout ce qui est visible dans ce système repose sur ce qui ne l’est pas. Le symbole se transpose sans effort. Une maison tient par ses fondations enterrées, une entreprise par une confiance qu’aucun bilan n’enregistre, une amitié par des choses qu’on ne se dit jamais. Ce qui soutient se dérobe au regard, et l’on mesure d’ordinaire la solidité d’un édifice à ce qu’on en voit, ce qui est précisément l’erreur.
La troisième est celle du souffle. Respirer constitue le seul processus vital qui se trouve à la fois involontaire et disponible. Le cœur bat sans vous, la digestion se fait sans vous, et vous ne pouvez rien y changer en l’observant. La respiration va toute seule, et vous pouvez à l’instant la ralentir, l’approfondir, la suspendre. Elle est la charnière entre ce qui vous arrive et ce que vous faites, le point unique où le volontaire et l’involontaire se touchent.
Une quatrième figure se laisse entrevoir, plus discrète et peut-être la plus utile, celle de la réversibilité. L’échelle d’Anaximène se parcourt dans les deux sens. Ce que la compression a durci, la détente peut l’assouplir, et la pierre elle-même se tient en droit sur le même chemin que la flamme. Aucun état n’y constitue un terme définitif. Comparez avec l’eau de Thalès, où la transformation gardait quelque chose d’une génération irréversible, et vous mesurerez la différence de climat. Le monde d’Anaximène est un monde où rien ne se perd absolument, où toute dureté acquise reste susceptible de se défaire et toute dissipation de se reprendre. Les situations humaines obéissent souvent à cette logique, et nous l’oublions chaque fois que nous déclarons un conflit définitif, une relation morte, une organisation condamnée à sa rigidité présente. Le degré qui a monté peut redescendre.
Toutes les traditions contemplatives ont trouvé cette charnière et s’y sont installées. Le prana des Upanishads, le qi des Chinois, le pneuma des stoïciens, la ruah hébraïque, le souffle du hésychasme, la respiration comptée des moines zen, tous travaillent au même endroit du corps et pour la même raison. Anaximène se tient à la source occidentale de cette intuition, et il lui donne une forme physique plutôt que mystique. Son air est à la fois ce qu’on respire et ce dont le monde est fait.
Les Implications, Un Recul en Cosmologie, un Bond en Méthode
L’honnêteté exige qu’on expose ici une régression, car elle est réelle et elle instruit.
Anaximandre avait suspendu la Terre au centre du cosmos, sans appui, retenue par la seule égalité de ses distances. Anaximène revient à une Terre plate, large, qui flotte sur l’air comme un couvercle sur une marmite, et dont la platitude même explique le repos, puisqu’elle empêche l’air de s’échapper par les côtés. Aristote rapporte l’argument dans le Traité du ciel. Le Soleil et la Lune sont plats également, portés par des courants.
Il y a là une perte franche. L’idée d’un corps céleste tenu par l’équilibre des rapports valait infiniment mieux qu’un disque posé sur un coussin, et vingt siècles se passeront avant qu’on y revienne. Les témoignages ajoutent que les astres tournent autour de la Terre plutôt que de passer dessous, le Soleil se cachant la nuit derrière les parties hautes du monde, ce qui sauve mal les apparences.
Pourquoi ce recul ? Parce que l’air exige un support. Un principe qui porte doit porter quelque chose, et une Terre suspendue dans le vide n’a que faire d’un coussin. La cohérence du système l’emporte sur l’acquis du prédécesseur, et le gain méthodologique se paie d’une perte cosmologique. L’histoire des sciences est pleine de ces échanges, et il est rare qu’un progrès n’en coûte aucun.
Le gain, lui, est considérable, et il tient en trois acquis.
D’abord la testabilité. Une cosmologie fondée sur une théorie du changement s’expose à l’épreuve des faits, puisqu’on peut toujours vérifier si la compression produit bien ce qu’elle doit produire. L’apeiron échappait à toute épreuve, par construction.
Ensuite la météorologie. Aétius nous apprend qu’Anaximène expliquait par l’épaississement de l’air la nuée, la pluie, la grêle et la neige. Hippolyte rapporte sa théorie de la foudre, un vent qui déchire la nuée. Il tenait l’arc-en-ciel pour l’effet du rayon solaire sur une nuée dense, et les séismes pour la conséquence d’une terre qui se fend en séchant ou que la pluie détrempe. Son explication de la grêle, une eau de pluie qui gèle en tombant, est tout simplement exacte. Le ciel devient un domaine de causes naturelles enquêtables, et le présage recule d’autant.
Enfin la postérité. La doxographie antique a tenu Anaximène pour le plus représentatif des Milésiens, et Théophraste lui consacra une monographie qu’il n’accorda ni à Thalès ni à Anaximandre. Héraclite reprend sa théorie du changement pour la radicaliser. Anaxagore en garde le schéma général. Diogène d’Apollonie fera de l’air le principe unique de tout, et les stoïciens bâtiront sur le pneuma une physique, une psychologie et une théologie. Le dernier Milésien fut le plus lu des trois, et de loin.
L’Adapter à Sa Vie, Un Guide Pratique en Cinq Étapes
La doctrine se transpose avec une aisance rare, parce qu’elle traite de ce que chacun manipule tous les jours, la pression, le degré, le souffle et l’invisible.
1. Penser en degrés avant de penser en espèces.
L’esprit range spontanément le réel en catégories séparées, le bon dossier et le mauvais, le collaborateur solide et le fragile, le marché porteur et le marché mort. Anaximène vous invite à chercher la variable continue sous ces tranches. Un locataire qui devient défaillant était le même locataire six mois plus tôt, sous une autre pression de trésorerie. Un collaborateur brillant qui s’effondre n’a pas changé de nature, il a changé de densité. Vous gagnerez en justesse et en clémence en remplaçant vos catégories par des graduations.
« Les mêmes choses, sous une autre pression. »
2. Vérifier sur la plus petite chose vérifiable.
L’homme qui expliquait l’univers l’a mis à l’épreuve d’un souffle sur sa main. Devant une hypothèse ambitieuse, cherchez le cas minuscule où elle se décide, celui que vous pouvez tester cette semaine et sans budget. Un immeuble témoin plutôt qu’un plan de rénovation global. Un client plutôt qu’une étude de marché. Le petit essai décisif vaut dix notes de synthèse.
« Une main et un souffle suffisent à commencer. »
3. Régler la pression comme une variable de commandement.
Puisque la densité fait la qualité, la pression que vous exercez fabrique littéralement les équipes que vous dirigez. Trop relâchée, l’organisation se dissipe comme un air qui se raréfie. Trop serrée, elle se minéralise, se rigidifie, cesse de circuler. Le travail d’un dirigeant consiste pour une bonne part à choisir, trimestre par trimestre et dossier par dossier, le degré de serrement juste. Nommez-le, mesurez-le, ajustez-le délibérément plutôt que de le subir.
« Toute densité produit sa qualité. »
4. Faire l’inventaire de ce qui tient sans se voir.
L’air porte le monde et ne se montre pas. Dressez une fois par an la liste de ce qui soutient votre activité sans figurer nulle part, les relations qui ouvrent les portes, la réputation qui raccourcit les négociations, la mémoire d’un collaborateur ancien, la confiance d’un banquier qui vous connaît depuis quinze ans. Ces actifs ne s’inscrivent dans aucun compte et leur disparition coûte davantage que celle de la plupart des lignes du bilan. On les protège mal parce qu’on les voit mal.
« Ce qui tient ne se voit jamais. »
5. Respirer avant de répondre.
La charnière du volontaire et de l’involontaire se trouve dans votre souffle, disponible à tout instant sans préparation. Avant une réponse qui engage, avant un arbitrage difficile, avant une parole que vous ne pourrez pas reprendre, prenez trois respirations longues et complètes. Le dispositif est ridiculement simple et il fonctionne, car il déplace le système nerveux et ouvre un intervalle entre la provocation et la réaction. Les décisions prises dans cet intervalle valent nettement mieux que les autres.
« Le souffle précède la parole. »
Une Résonance Contemporaine, Le Monde des Phases et la Pensée du Degré
L’intuition d’Anaximène se trouve aujourd’hui vérifiée au-delà de ce qu’il pouvait rêver, et démentie dans sa lettre.
La thermodynamique a établi que la glace, l’eau liquide et la vapeur sont une seule substance sous trois régimes de température et de pression, que l’on passe de l’une à l’autre par variation continue de ces deux paramètres, et qu’il existe un point où les trois coexistent. Un diagramme de phase est exactement ce qu’Anaximène cherchait, une carte des états d’une même matière selon son degré de serrement. Qu’il se soit trompé sur la substance fondamentale importe moins que la justesse de la forme qu’il a donnée à la question.
La physique des particules va plus loin encore dans la même direction. Elle ramène toute la diversité matérielle à un petit nombre de champs et de constantes de couplage, et elle fait dépendre les propriétés observables de paramètres continus. Le programme de réduire le qualitatif au quantitatif, ouvert par un Milésien avec le chaud et le froid du souffle, a tenu vingt-cinq siècles et il n’a pas fini de produire.
L’héritage se lit aussi là où on l’attend moins. Les sciences du vivant ont renoncé aux catégories tranchées pour des gradients, que ce soit en génétique des populations, en psychiatrie avec les spectres cliniques, ou en écologie avec les continuums d’habitats. Le droit lui-même, qui raisonne par qualifications binaires, intègre de plus en plus des échelles, des seuils, des pondérations. Penser par degrés est devenu l’habitude intellectuelle dominante, et nous avons oublié qu’il fallut l’inventer.
Un avertissement s’impose néanmoins, et il vient du cas d’Anaximène lui-même. Une bonne méthode peut faire reculer un savoir. Son mécanisme était supérieur à celui d’Anaximandre, sa cosmologie inférieure, et il a sacrifié la seconde à la cohérence du premier. L’enseignement vaut pour nos propres modèles. Un outil puissant tend à redessiner la question selon ce qu’il sait traiter, et l’on perd en route ce qu’il ne sait pas voir. Ce que nos instruments mesurent devient ce que nous tenons pour réel.
Une Méditation Plus Poussée, Respirer comme Acte Philosophique
Il reste une chose à dire, qui excède la physique et que la doctrine de l’air rend possible comme aucune autre.
Vous avez respiré huit fois depuis le début de ce paragraphe, probablement sans le remarquer. L’air qui vient d’entrer en vous se trouvait il y a une minute à l’extérieur de votre corps, indistinct du reste de l’atmosphère, et dans une minute il y sera retourné. Cet échange ne s’interrompt jamais, il a commencé par un cri au moment de votre naissance et il s’achèvera par un dernier soupir. Les langues le savent, qui disent expirer pour mourir.
Si l’on prend au sérieux l’analogie qu’on prête à Anaximène, une conséquence suit qui dérange agréablement. La frontière de votre corps devient une convention. Ce que vous appelez vous s’étend, à chaque inspiration, dans un milieu partagé par tous les vivants qui respirent en ce moment sur la planète, et par tous ceux qui ont respiré avant. L’air de votre bureau contient des molécules passées par des poumons dont vous ne saurez jamais rien. Le calcul se fait et le résultat est vertigineux.
Les grandes traditions ont tiré de cette circulation une discipline plutôt qu’une émotion. Elles ont remarqué que la qualité du souffle et la qualité de l’attention varient ensemble, qu’un souffle court accompagne une pensée agitée, qu’un souffle long permet une pensée tenue. Elles en ont conclu que l’on pouvait agir sur l’esprit par le corps, en prenant le souffle pour levier. Vingt-cinq siècles d’expérimentation contemplative, du pranayama aux exercices ignatiens, confirment cette corrélation que la médecine redécouvre aujourd’hui sous le nom de régulation vagale.
Un dernier mot sur la modestie de ce principe. Thalès avait choisi l’eau, substance noble, origine mythique, mère des fleuves. Anaximandre avait choisi l’illimité, concept sublime que nul ne rencontre. Anaximène choisit ce qui entre et sort de nos narines, ce dont personne ne parle parce que cela ne manque jamais, l’élément le plus ordinaire et le plus méprisé de tous. Et il annonce que ce rien est dieu.
Il y a dans ce choix une leçon sur l’endroit où chercher. Les fondements se tiennent rarement dans ce qui impressionne. Ils se logent dans ce qui est si constant qu’on a cessé de le remarquer, dans l’habitude qui soutient une carrière, dans le geste quotidien qui fait tenir un couple, dans la régularité obscure qui finit par produire une œuvre. Ce qui fonde ne brille pas, et c’est pourquoi tant de gens cherchent au mauvais endroit.
Une pensée de plus avant de quitter cette méditation. L’air se partage et ne se divise pas. Deux hommes qui respirent dans la même pièce ne se disputent aucune part, chacun reçoit le tout de ce qu’il lui faut, et ce que prend l’un demeure disponible pour l’autre. Voilà un bien dont la jouissance n’exclut personne, ce que les économistes nomment un bien non rival. La plupart des choses pour lesquelles les hommes se battent appartiennent à l’autre catégorie, la terre, l’or, la place. Les plus précieuses pourtant ressemblent à l’air, une idée, une langue, une musique, une amitié, et se multiplient à mesure qu’on les partage. Anaximène a placé au principe du monde la seule substance dont la générosité soit inscrite dans la nature.
Pour conclusion, Tenir par le Souffle
Trois hommes, une seule ville, soixante-dix années. L’eau, l’illimité, l’air. Chacun reprenant la question du précédent et refusant sa réponse, chacun se réclamant de lui dans le geste même qui le contredit. Cette façon de tenir ensemble la fidélité et la contradiction constitue probablement l’invention la plus durable de Milet, plus durable que ses trois principes réunis.
Anaximène occupe dans cette suite la place la moins brillante et la plus utile. L’audace inaugurale appartient à Thalès, la hauteur spéculative à Anaximandre, et lui a fourni ce qui manquait aux deux, un comment, un mécanisme, une épreuve. L’histoire récompense les fondateurs et les visionnaires, elle oublie volontiers ceux qui rendent les choses vérifiables, et elle a tort.
Sa doctrine vous laisse deux objets à emporter. Une méthode, qui consiste à chercher sous les différences de nature des différences de degré, et à soumettre ses hypothèses à la plus petite épreuve disponible. Une image, celle d’un monde dont la consistance vient de l’invisible, et d’une vie qui tient par un échange ininterrompu avec ce qui l’entoure.
Fermez ce texte et prêtez attention à votre souffle pendant dix secondes. Le même air qui porte le monde entre en vous et en ressort, et il le fera jusqu’à la fin sans que vous ayez à y veiller. Quelque chose vous tient, qui ne se voit pas. Anaximène de Milet a voulu nous apprendre à lui faire confiance.
Pour illustration : La Tour des Vents d’Athènes, ou Horologion d’Andronicos de Cyrrhus, marbre, vers 100 à 50 avant notre ère, environ 12,8 mètres de haut pour 7,9 mètres de diamètre, Agora romaine d’Athènes. Les huit faces de l’octogone portent en relief les huit vents soufflant de chaque direction.